"Fantômes", le terme émergea un jour, après des mois de pratique à l'atelier, quand il parvint enfin à nommer ces informes et minuscules formes sombres, réalisées au fusain, qui envahissaient systématiquement ses travaux. Jacques était veuf depuis plusieurs années et cette perte l'avait anéanti ; un deuil pathologique qui l'avait amené à séjourner à l'hôpital après une tentative de suicide. Suite à cette hospitalisation, il avait été pris en charge auprès d'une psychologue et participait également aux ateliers d'Art thérapie dans un CMP.








Eric (9 ans) : L'oiseau qui n'avait pas de nid
Yvan (7 ans) : Le bleu orphelin
Laure (17 ans) : Une histoire en Mangas

L'atelier Prunelle
Lors de ces ateliers, quelques soient les incitations que je pouvais lui proposer, ses "fantômes" revenaient toujours de façon obsédante, comme la seule réponse possible et ne laissaient finalement aucune place à d'autres représentations figuratives.
Nommer ces figures lui permit dans un premier temps de raconter, de me faire part de sa douleur et de tout ce qu'il avait définitivement perdu. Mais les mots ne suffisaient pas à panser sa plaie et elles revenaient inlassablement peupler ses dessins au grand désarroi de Jacques qui ne pouvait que constater, impuissant : "ils sont encore là..." Un jour, je lui proposai de travailler précisément sur ces figures et lui installai un grand format, accroché au mur, avec comme seule consigne de "zoomer" le plus possible afin qu'ils puissent prendre toute la place qui leur était destinée. Jacques accepta et se mit rapidement au travail. L'image devint nette : sur un fond coloré, il fit apparaître un grand visage, les yeux exhorbités, la langue pendante. Des larmes de sang coulaient de ses yeux. Une image posée sur sa douleur, la souffrance qui l'habitait mais aussi un grand étonnement face à ce qu'il venait de produire. De la satisfaction aussi et un certain soulagement. Donner une forme à l'informe, mettre en image ce que les mots ne suffisaient plus à exprimer.

L'un des grands axes de l'Art thérapie est principalement d'utiliser une problématique plastique pour approcher un fonctionnement psychique, se l'approprier pour mieux le transformer ; Ici, le zoom.

La naissance de cette oeuvre cathartique a été un tournant décisif pour Jacques. Suite à cet épisode, il venait avec plaisir à l'atelier, curieux de connaître l'incitation du jour et souvent étonné de voir ses travaux qui s'étoffaient. Peu à peu, les silhouettes noires laissèrent la place aux couleurs et à toute une gamme de nouvelles nuances. Puis vint l'apprentissage de nouvelles techniques : entre autres la peinture à l'huile.

C'est précisément à l'huile qu'il entreprit un jour la représentation d'un magnifique paysage, plein de quiétude et d'apaisement : une vue plongeante sur un lac, un soleil couchant, une berge au loin et une forêt. Il peaufinait ce paysage jusqu'à ce qu'il soit exactement comme il l'avait imaginé. Arrivé à ce résultat qu'il jugea satisfaisant, il ajouta au beau milieu de ce lac, un bateau qui voguait paisiblement. Un "vaisseau pirate" précisa t-il. Puis il ajouta des flammes sur le pont du bateau, puis d'autres encore jusqu'à ce que les traits du navire disparurent presque entièrement dans un vaste incendie. "C'est un enterrement vicking" me dit-il.

C'est au travers de ces flammes purificatrices que Jacques allait enfin pouvoir tourner la page et renaître de ses cendres.

 
 
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